La rencontre
Quand je me retourne sur le passé, je m’aperçois que certaines rencontres étaient prédestinées. J’ai rencontré les trois sœurs Chabbi dans le monde de la nuit, autour de la Grand Place de Bruxelles. Nous passions du bar le Blues Corner où se produisaient des musiciens américains au bar voisin, le Machado, où l’on dansait la salsa et autre bachata sur de la musique live. C’était trois jolies et joyeuses femmes, petites et menues, au physique très typé et difficilement identifiable. On aurait dit des triplées. Yasmina était l’aînée et Dalila et Nadia étaient jumelles, nées dans les années cinquante. Elles étaient toutes les trois enseignantes. J’apprendrais qu’elles descendaient d’Abou el Kacem Chabbi, poète national tunisien qui était leur grand-oncle. Andrée Pigeolet, leur maman, issue d’une famille bruxelloise bourgeoise traversait la Méditerranée avec son premier mari quand elle fit la rencontre d’Amar Chabbi. Un coup de foudre et une histoire romanesque et sulfureuse pour l’époque. Une union adultère avant un divorce. Des détectives privés avaient été dépêchés à Tunis pour un constat en bonne et due forme. Au moment de notre rencontre, j’avais vingt ans, elles la trentaine et elles me chaperonnaient comme une petite sœur. Une fois ma période de guindaille passée, nous nous étions perdues de vue.
Le yoga et la danse
Au début des années nonante, au retour d’un voyage en Inde et après des années de pratique, je m’étais décidée à me former comme professeure de yoga avec André Van Lysebeth. J’avais retrouvé Yasmina avec beaucoup de plaisir. Nous vécûmes ces quatre années de formation en compagnonnage avec deux autres pratiquantes. Yasmina avait plusieurs passions. Elle pratiquait la danse depuis son enfance tunisienne, autant la danse classique que la danse contemporaine et la danse orientale. Elle était très curieuse dans tout ce qu’elle entreprenait. Et particulièrement dans sa recherche spirituelle.
La quête
Yasmina avait fait de fréquents séjours à l’ashram d’Arnaud Desjardins en Ardèche. Elle ne manquait pas une occasion d’aller écouter des enseignants spirituels authentiques allant jusqu’à organiser leur venue à Bruxelles. Elle aimait partager, et grâce à elle, j’ai rencontré Luis Ansa, Lee Lozowick, Francis Lucille, pour citer ceux dont je me rappelle. Elle était très pudique en général et en particulier à ce qui touchait au travail intérieur que l’on pressentait.
Éric Baret
J’ai commencé à enseigner le yoga en mille neuf cent nonante quatre. D’abord le Hatha-Yoga enrichi par d’autres approches corporelles telle l’antigymnastique et la méthode Feldenkrais. J’appréciais déjà la lenteur et la fluidité. Ensuite, je pratiquai cinq ans le yoga Iyengar avec une enseignante exceptionnelle, Martine Le Chenic, qui transmettait la rigueur posturale d’une main de fer mais qui, dans le même temps, était très sensible à la dimension énergétique. D’autre part, je pratiquais la méditation. Je n’avais pas confiance en moi et j’avais l’impression que mon enseignement était un métissage de différentes écoles. En 2001, je retrouvai Yasmina dans les rues de Bruxelles, oserai-je dire, par hasard. Elle se fit très insistante. Elle invitait à Bruxelles un certain Éric Baret, il fallait à tout prix que je vienne suivre ce séminaire le week-end suivant, cela allait me plaire éminemment, c’était du yoga mais aussi de la méditation et puis, cela valait la peine de venir l’écouter.
Le yoga du Cachemire
Yasmina avait raison, dès les premières minutes sur le tapis, de lourdes larmes s’étaient mises à couler le long de mes joues. Des larmes de joie. Je reconnaissais ce que je pressentais depuis toujours. Les mots rares, percutants et poétiques menaient à des mouvements lents et fluides qui venaient souligner le silence Tout était réuni, Un : le yoga et la méditation, le corps et l’esprit, le tapis de yoga et la vie. C’était le début d’une exploration du yoga du Cachemire qui se poursuit jusqu’à ce jour.
Les sœurs Chabbi
Les trois sœurs étaient liées par le même destin. Elles partiraient les unes après les autres, prématurément. Dalila a pris soin de Nadia sans relâche les dernières années de sa vie. Et, quelques temps plus tard, Yasmina devrait être au chevet de Dalila. Quand un cancer se déclara pour Yasmina, elle put compter sur son jardinier de l’amour.
Merci à Pierre, l’époux de Yasmina, pour l’amitié, la photo et les renseignements biographiques sur la famille Chabbi